Discours de M. Jean-Marc CHATAIGNER, Ambassadeur de France (14.07.2010)

Intervention de M. Jean-Marc Châtaigner, Ambassadeur de France auprès de la République malgache (14 Juillet 2010)

Tompokolahy, tompokovavy, ry namana,
Ravo tanteraka aho mandray anareo eto amin’ny Résidence de France Indray. Fanindroany
izao.
Mino aho fa tsy ho farany. Ny manetsa be mbola ho avy.
Miala tsiny mialoha raha sanatria misy zavatra mety anafintohina antsika.

Je vous présente aussi mes plus sincères excuses pour avoir ainsi écorché par ma
prononciation la langue natale de Jean-Joseph Rabearivelo et Jacques Rabemananjara.

A l’attention de mes amis français et de la communauté internationale, j’ai simplement dit à
quel point j’étais heureux d’accueillir pour la seconde fois ce 14 juillet à la Résidence de
France. Un vieux proverbe français dit d’ailleurs que deux ne peut jamais aller sans trois…

J’ai aussi dit que je souhaitais me faire pardonner par avance les paroles maladroites ou
blessantes que je serais, malgré moi, amené à prononcer. Car en ces temps difficiles pour
Madagascar, pour la France et l’Europe, pour le monde, nous devons bien faire attention à ne
pas aggraver les fractures existantes. Nous n’avons pas besoin de moralisateurs et de donneurs
de leçons, mais d’hommes d’apaisement et de bonne volonté. Nous avons besoin de paix et de
réconciliation. Nous n’avons pas besoin de violences, de haines, d’invectives ou de
mensonges éhontés. Nous avons besoin de compréhension dans les esprits et les coeurs.

Raha ny iray tsy tia mafana, ny iray tsy tia mangatsiaka ; ataovy marimaritra iraisana.
Littéralement, si l’un n’aime pas le chaud et que l’autre n’aime pas le froid, faîtes-le tiède ou
faîtes la part des choses…

Permettez-moi de vous dire ce que je ressens face à la gravité de la crise malgache et
l’absence de progrès dans la définition d’un chemin clair de sortie de crise.

Tous les efforts de négociation ont échoué à Maputo, à Addis Abeba, à Pretoria. Toutes les
tentatives de médiation n’ont pu aider à surmonter la méfiance réciproque et les animosités
personnelles. La plupart des bailleurs de fonds ont interrompu leur aide au développement et
pour certains ont même suspendu leurs accords commerciaux. L’Union Africaine a édicté des
sanctions. La situation n’a jamais été aussi dure pour des familles confrontées à la précarité et
à la misère grandissante. Le chômage qui affecte les uns et les autres ne cesse d’augmenter,
fragilisant chaque jour un peu plus un tissu social éprouvé. Je pense à tous ceux et toutes
celles qui souffrent de la pauvreté et qui perdent l’espoir de voir un monde meilleur se réaliser
pour leurs enfants. Je pense au monde rural malgache qui constitue la majorité des forces
vives du pays et qui continue à se voir écarté des processus de décision. Je pense à la classe
moyenne malgache qui avait placé tant d’espérance dans le redressement du pays et qui le voit
stagner. Je pense à ceux et celles qui sont partis à l’étranger pour étudier et travailler et dont le
désir de mettre leurs compétences aux services de la modernisation de Madagascar ne peut
encore s’accomplir.

Je vais être clair avec vous. Je n’entends pas conduire le procès de cet échec. Je crois que
c’est un jeu dangereux et trop facile de vouloir désigner des bouc-émissaires, qu’ils soient
d’ici ou qu’ils viennent d’ailleurs. Je veux d’ailleurs vous exprimer mon incompréhension visà-
vis de certaines diffamations ou insultes publiques, notamment celles portées à l’égard des
personnalités qui ont œuvré ou qui œuvrent pour la résolution de la crise malgache.
Ensemble, institutions et mouvances politiques et sociales malgaches, organisations
internationales et régionales engagées aux côtés de Madagascar, Groupe International de
Contact, nous n’avons pas pu, nous n’avons pas encore su trouver une solution satisfaisante
pour sortir de cette crise. S’il y a échec, c’est peut être aussi parce que le bon diagnostic n’a
pas été réalisé, que la crise malgache de 2009 n’est pas une crise conjoncturelle et qu’elle
s’enracine beaucoup plus profondément dans une spirale historique de violence et de
vengeance.
N’aurait-on pas gagné à mettre plus clairement sur la table les origines du conflit
et les intérêts en jeu ? N’aurait-on pas gagné à écouter ceux qui demandaient de panser les
vieilles plaies ? Quand prendra fin ce cycle destructeur et nihiliste ? Est-ce que cette crise
politique, pour regrettable qu’elle soit, ne devrait pas être l’occasion pour les Malgaches,
appuyés par leurs partenaires internationaux, d’analyser et de prendre en compte les blocages
structurels et culturels qui font obstacle au développement ?
Je voudrais ici rappeler les paroles prononcées en juillet 2007 par Jean-Marie Bockel,
Secrétaire d’Etat à la Coopération et à la Francophonie, dont j’ai eu l’honneur d’être le
directeur de cabinet, paroles qui sont toujours d’actualité : « Là où règne l’arbitraire, là où la
démocratie est bafouée, les Droits de l’Homme violés, les décisions de justice jamais ou
rarement appliquées, là où se développe la corruption, la communauté internationale se doit
de parler vrai. Ne renonçons jamais à des valeurs et à des exigences qui servent d’abord les
peuples avant d’être au service des Etats. L’histoire le prouve : les lâchetés d’aujourd’hui
peuvent être les conflits de demain. »

Je souhaite lancer un appel sincère et pressant à toutes celles et tous ceux qui ont le devoir,
tous ceux qui ont la capacité ou simplement tous ceux qui ont la possibilité d’agir, ici et
maintenant, pour que les choses prennent un tour différent et que le pire ne s’accomplisse pas.
Il faut arrêter de tergiverser et agir pour la sortie de crise. Il n’est de l’intérêt de personne, ni à
Madagascar, ni pour les pays amis de Madagascar, que cette crise perdure et s’aggrave.

Cet appel s’adresse tout d’abord aux dirigeants actuels de la transition. Votre responsabilité
est grande pendant cette période intérimaire de mettre effectivement en place la gouvernance
démocratique que vous aviez promise, en garantissant notamment :
- la transparence des finances publiques et la publication de tous les contrats miniers ou de
services conclus avec des sociétés privées étrangères ;
- le refus de toute corruption et la préservation pour vos enfants des richesses exceptionnelles
de Madagascar que sont le bois de rose ou les espèces protégées. Les trafiquants et leurs
complices doivent être traduits en justice et sanctionnés ;
- le respect des libertés publiques et en particulier de la liberté de la presse ;
- le respect des droits de l’opposition et l’instauration d’un dialogue effectif avec toutes les
tendances politiques ;
- le respect des règles de droit lorsque des abus sont commis et le refus de toutes les
procédures judiciaires d’exception.
Ce dernier point passe, je vais être précis, par la dissolution des milices paramilitaires et de la
Force d’Intervention Spéciale (FIS). Cette dernière s’est en effet rendue coupable de graves
manquements, je peux en témoigner, aux droits humains.
Je ne peux, en revanche, manquer de saluer la décision exemplaire et courageuse du Président
de la HAT, Andry Rajoelina, de ne pas se présenter aux prochaines élections législatives et
présidentielles. C’est un pas important dans la bonne direction qui respecte les principes
démocratiques de l’Union Africaine et qui doit faciliter l’obtention d’un accord politique.

Ma demande s’adresse ensuite aux responsables de l’opposition, en particulier ceux qui se
réclament des trois anciens Chefs d’Etat. Fermer la porte à tout dialogue en réclamant la mise
en oeuvre exclusive des accords de Maputo et d’Addis Abeba ne conduit-il pas à une
impasse ? La non-application de ces accords ne s’explique-t-elle pas aussi par leur
complexité, porte ouverte à toutes les interprétations ? Force est de constater que les
propositions rédigées lors du sommet de Maputo III s’éloignaient de l’approche consensuelle
et inclusive tant revendiquée par ailleurs. Mieux vaut sans doute de bonnes élections libres,
équitables et transparentes, observées par la communauté internationale, qu’un mauvais
accord de partage du pouvoir.
A quoi sert-il également de caricaturer l’action de ses
adversaires et de prétendre par exemple que le pays est au bord de la guerre civile, ce qu’il
n’est heureusement pas, au risque de perdre à la fois toute crédibilité et toute légitimité ? Les
partisans de la légalité, dont je respecte les convictions, ils le savent, se doivent d’agir dans la
légalité.
L’important n’est-il pas aujourd’hui avant tout d’oeuvrer pour la paix et la stabilité
démocratique à Madagascar ? Ne convient-il pas de donner une chance à la récente initiative
de résolution de la crise malgacho-malgache que se propose de poursuivre la société civile
dans son ensemble ? Il ne faut négliger aucune voie démocratique.

Je souhaite maintenant vous dire un mot sur la position de la France, maintes fois déformée et
dénigrée. Comme je l’ai déjà dit et répété à de nombreuses reprises, la position de mon pays
sur la crise malgache est claire et transparente. Elle n’est guidée par aucun agenda caché ou
aucune intention d’appuyer les positions de tel ou tel groupe. Notre action est solidaire de
celle de la communauté internationale, de la COI, de la SADC, de l’Union africaine, de l’OIF,
des Nations Unies et de l’Union européenne. De par notre histoire partagée, de par notre
proximité géographique, de par nos liens humains, culturels et sociaux, nous avons une
connaissance particulière de Madagascar. Nous nous efforçons de mettre celle-ci au service
d’une solution de crise durable acceptable et acceptée par tous. Nous souhaitons
l’établissement à Madagascar d’un ordre constitutionnel démocratique stable dans lequel tous
les citoyens malgaches puissent trouver leur place, avec un développement économique
durable et équitable bénéficiant à l’ensemble de la population.

Toute notre action diplomatique à Madagascar est engagée au service de ce seul objectif. Ce
n’est pas toujours facile et je sais que certaines de nos initiatives, comme celle de relancer une
dernière fois avec nos amis sud-africains et le médiateur Joachim Chissano, les négociations
entre chefs de file en Afrique du Sud au mois de mai dernier, ont pu être mal interprétées.
Nous avons tenté à Pretoria de trouver une solution, autour de quelques principes, comme
celui du refus de l’impunité, à travers la mise en place d’une commission d’enquête
internationale sur les événements du 7 février 2009, ou encore l’établissement d’un
gouvernement neutre et consensuel pour la préparation des élections. Cette initiative n’a pas
réussi, mais on ne peut pas nous reprocher tout et son contraire, de rester les bras croisés sans
rien faire ou à l’opposé d’essayer de contribuer positivement à l’émergence d’une solution
consensuelle.
Des enseignements sont sans doute à tirer de ce revers qui permettront aussi, je
l’espère de tous mes voeux, l’émergence d’autres solutions.
En cette année du cinquantième anniversaire de l’indépendance, Madagascar et le peuple
malgache ont plus que jamais besoin de démocratie, d’unité et de pardon mutuel, de justice et
de réconciliation, d’espoir et de vision d’avenir. La poursuite de l’aide publique au
développement de la France en faveur de l’atteinte des Objectifs du Millénaire pour le
Développement vise à être aux côtés du peuple malgache dans ces moments difficiles, comme
nous l’avons été dans d’autres temps plus faciles. Je voudrais ici saluer tout particulièrement
l’action exemplaire que continuent à mettre en oeuvre sur le terrain les coopérations
décentralisées, les ONG, les assistants et coopérants techniques, les volontaires français.
Dans
des conditions complexes, les projets qu’ils engagent et mettent en oeuvre permettent aux
communautés et collectivités malgaches de s’organiser et de lutter pied à pied contre la
progression de notre seul ennemi commun, la pauvreté endémique.
La tonalité générale de mes propos peut vous paraître pessimiste et teintée d’inquiétude. Ce
n’est pas le cas, car je suis confiant dans les capacités de redressement existantes et dans les
forces de changement et de réforme qui sont à l’oeuvre dans votre pays.
Partout où je me suis
rendu à Madagascar, pour discuter avec des paysans des possibilités d’amélioration de la
productivité rizicole, pour visiter à Antananarivo des actions économiques de solidarité dans
le quartier des 67 hectares, pour découvrir les projets miniers exceptionnels de QMM et
d’Ambatovy, j’ai rencontré des acteurs qui croient dans l’avenir et qui aspirent à travailler
ensemble et à une refondation fraternelle. Le décollage économique et social de Madagascar
demeure certes un défi à relever. Mais il n’est pas impossible pour peu que les règles du jeu
s’appliquent à tous de la même manière et permettent l’éclosion des innombrables talents
existants.

Comme l’an dernier, je m’aperçois que je vous ai beaucoup parlé de Madagascar et peu de la
situation dans le monde et en France.

Le monde traverse une crise économique et financière inédite, parmi les pires depuis 1929.
Nous savons tous où a conduit cette crise de 1929 : il faut prendre garde, ne pas se replier sur
soi-même et lutter contre toute forme de xénophobie, ne pas revenir à des vieilles recettes qui
ont prouvé leur inefficacité comme le protectionnisme ou des ingérences étatiques inadaptées.
Il faut au contraire poursuivre des politiques actives de réforme, d’ouverture et de coopération
internationale.

L’action conduite par notre Président de la République, Nicolas Sarkozy, et
notre Ministre des Affaires étrangères et européennes, Bernard Kouchner, est à cet égard, je le
crois, déterminante. Nous pouvons être fiers en particulier de l’engagement français en faveur
de la réforme de la gouvernance économique mondiale et du sauvetage de la zone Euro, qui a
été réalisé ces dernières semaines, avec notamment nos amis Allemands.
Je ne vais pas gloser sur la situation en France. Je crois que le Président de la République a
fixé le cap que nous devons suivre. Permettez-moi cependant une pensée pour Alain Joyandet
qui vient de présenter sa démission. Je la regrette. J’ai eu l’occasion de travailler étroitement
avec lui à Paris lorsqu’il a été nommé Secrétaire d’Etat à la Coopération et à la Francophonie,
puis ici lors de ses passages à Antananarivo.
Alain Joyandet s’était profondément investi dans
la résolution de la crise malgache. Je voudrais lui témoigner personnellement de ma solidarité
et de ma sympathie.
Je suis convaincu que Bernard Kouchner défendra avec une passion identique à celle d’Alain
Joyandet les dossiers de l’Afrique et de Madagascar, de la Coopération, de la Francophonie et
de l’Aide Publique au Développement.
En ces temps de restriction budgétaire et de tentation
de repli sur soi, c’est un combat noble et louable. Partout, plus que jamais, notre monde, tout
comme la France, tout comme Madagascar, a besoin de solidarité pour tenir la promesse d’un
avenir meilleur pour nos enfants.

En conclusion , je me réjouis de pouvoir évoquer avec vous la participation de l’armée
malgache au défilé sur les Champs Elysées ce 14 juillet aux côtés de 12 autres armées
africaines et de l’armée française. Il s’agit là d’un hommage rendu à des frères d’armes qui se
sont battus contre la barbarie et pour notre liberté commune. Rien ne pourra jamais effacer ce
que nous leur devons et nous devons nous en souvenir.

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Discours - 14/07/10
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Dernière modification : 22/06/2011

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