Interview de l’Ambassadeur avec Madagascar Magazine

Interview de Mme Véronique VOULAND-ANEINI, Ambassadeur de France à Madagascar, pour Madagascar Magazine.

JPEG

Madagascar Magazine : Depuis deux ans, Madagascar est sorti d’une crise profonde. La France a effectivement pesé de tout son poids pour y parvenir. Depuis votre prise de fonction, la Grande Ile est-elle, selon vous, sur la bonne voie de la démocratie et par conséquent du développement ?

VVA : Indéniablement, beaucoup a été fait. Une série d’élections a permis en effet de mettre en place les institutions fondamentales à la démocratie : Assemblée nationale, maires et conseils municipaux, et enfin Sénat. Des élections régionales et provinciales doivent parachever en 2017 ce travail de remise en ordre de marche de la démocratie. Des organismes comme le Bureau indépendant anti-corruption (Bianco) et des textes législatifs importants destinés à lutter contre la corruption et à assainir les pratiques dans les domaines de la Justice vont dans le sens d’une meilleure gouvernance. Cela a permis à la communauté internationale de reprendre une coopération active avec les institutions la Grande île.

M.M. : En tant que premier partenaire de la Grande Ile sur le plan économique, quelles sont aujourd’hui les formes d’aides prioritaires que la France a octroyé à Madagascar pour favoriser son développement ?

VVA : La France est l’un des principaux bailleurs bilatéraux avec un montant d’aide au développement estimé à 78 millions d’euros en 2015. L’aide publique française après avoir augmenté d’environ 12,5% entre 2013 et 2014 a plus que doublé entre 2014 et 2015 (+101%), passant de 38,78 M€ à 78,03 M€.
Cette aide est multisectorielle et, tout en s’inscrivant dans les priorités définies par les autorités malgaches (Plan National de Développement), privilégie des secteurs pour lesquels notre savoir-faire est le mieux à même de répondre aux enjeux : fonds d’appui à la société civile malgache, projets pour l’amélioration du système éducatif, projets d’appui à la sécurité juridique et judiciaire, sans oublier l’aide d’urgence via les organismes internationaux PAM-aide alimentaire (1,7 M€ en 2013, 0,45 M€ en 2014, 1 M€ pour le premier semestre 2016, deuxième tranche à venir) et FAO - lutte antiacridienne (1M€ en 2013, 0,5M€ en 2014, 0,2 M€ en 2015).

Notre action vise également à accompagner Madagascar sur des enjeux globaux (environnement, objectifs de développement durable, droits de l’Homme, égalité femmes/hommes entre autres).
En complément des concours financiers mobilisés par l’AFD qui sont en forte progression (55,3 M€ en 2015, dont 40 M€ de prêt d’aide budgétaire et 13,7 M€ de subvention - soit une progression de 240% par rapport à 2014) et des crédits mis en œuvre par les services de l’Ambassade (2,3 M€), notre action repose sur la mobilisation d’experts techniques internationaux, mécanisme que d’autres partenaires adoptent maintenant de façon croissante.

Ces experts (2,2 M€ pour les Experts techniques internationaux et 1,6 M€ pour les Volontaires internationaux) sont positionnés dans des administrations malgaches (Education, Décentralisation, Justice, Finances, Aménagement du territoire, Sécurité, Défense…), à l’Institut Pasteur, dans le réseau AEFE et enfin dans les ONG, les associations locales, les collectivités locales ou le système des Nations Unies. Sans oublier les 100 volontaires de solidarité internationale, placés au sein des ONG de la plateforme France Volontaire et qui, après avoir appris la langue malgache, œuvrent directement auprès des populations défavorisées.

M.M. : Qu’est-ce qui différencie la coopération franco-malgache des autres partenariats bilatéraux ?

VVA : La richesse de notre coopération, et sa spécificité par rapport à d’autres partenaires bilatéraux, reposent sur les très nombreux partenariats entre acteurs français et malgaches au niveau institutionnel (Parlement, établissements hospitaliers, universités…), instituts de recherche (IRD, CIRAD et Pasteur - 5,5 M€), associatifs (subventions via le guichet ONG de l’AFD à hauteur de 1,5 M€), ou collectivités territoriales (financements mis en œuvre par les coopérations décentralisés estimées à près de 7 M€) qui œuvrent directement auprès des collectivités locales malgaches (villes, régions) sur des projets collectifs tels que l’amélioration de l’approvisionnement en énergie, l’assainissement et le traitement des déchets, l’aménagement urbain et l’amélioration de la gestion publique.

Il faut également signaler, l’importance de notre appui consacré au système éducatif en français (4,8 M€ mobilisés au travers de l’AEFE), au renforcement des capacités à tous niveaux et la formation supérieure dans les écoles et université françaises, contribuent à renforcer les capacités et aptitudes à l’international des futurs cadres tant de l’administration que des entreprises malgaches (400 000 € pour les bourses du gouvernement français).

Enfin, n’oublions pas l’aide qu’apporte la France au travers des contributions multilatérales et européennes. C’est le cas par exemple pour le secteur de la santé, pour lequel les contributions de la France aux Fonds multilatéraux (Fonds mondial – UNITAID – GAVI) sont estimées pour Madagascar à hauteur de 45 M$ depuis leur création ou les aides via les organismes internationaux.

M.M. : La Banque Mondiale a octroyé un nouveau prêt de 690 millions de dollars sur trois ans à Madagascar ; le FMI vient également d’accorder un prêt de 305 millions d’euros à Madagascar. Autant d’encouragement pour inciter l’État malgache à améliorer la gouvernance, à lutter notamment contre la corruption et la pauvreté. Toutes ces marques de confiance seront-elles suffisantes, même si elles sont indispensables, pour asseoir la stabilité politique du pays ?

VVA : La France a pesé de tout son poids pour inciter les Partenaires Techniques et Financiers à revenir à Madagascar, à s’investir dans ce pays et continue de le faire. Mais nous sommes aussi bien sûr très attentifs à l’amélioration de la gouvernance, nécessaire au redressement du pays. Sans bonne gouvernance, il ne peut pas y avoir de développement pérenne susceptible de susciter l’adhésion de tous. La bonne gouvernance, c’est une justice efficace, des procédures d’accès aux marchés publics transparents, des règles du jeu stables et respectées. Madagascar dispose d’un arsenal législatif et réglementaire adéquat. Encore faut-il appliquer les textes, les respecter, les faire respecter et sanctionner les contrevenants. Le BIANCO pourrait être plus efficace et plus visible et disposer de tous les moyens nécessaires à son travail d’enquête et d’instruction des dossiers qui lui parviennent.

La lutte contre la corruption est un élément central du programme national. C’est un combat difficile mais fondamental. La corruption est un frein au développement ; elle a des conséquences désastreuses dans maints domaines : l’éducation, la santé, les infrastructures etc. Elle est également la cause de la perte de confiance entre les citoyens et l’Etat.

Une autre condition de la stabilité, il me semble, c’est le dialogue, naturel et serein, qui doit s’établir entre le pouvoir et l’opposition politique. Ca n’est pas toujours facile, pas plus ici qu’ailleurs, mais c’est une nécessité pour canaliser les tensions et tirer de la contestation ce qu’elle peut présenter de positif.

M.M. : Le retour de Madagascar dans le concert des Nations est toutefois effectif. La tenue des deux grands événements tels que les Sommets de la Comesa (Octobre) et de la Francophonie (Novembre) est une indication évidente. Quels genres de retombées peuvent en récolter la Grande Ile ?

VVA : Ce type de rencontres internationales constitue une occasion unique pour montrer que Madagascar est un pays qui a des choses à dire sur les grands dossiers du monde comme le réchauffement climatique par exemple, et un pays d’opportunités, en matière de tourisme bien sûr, un domaine où il y a encore énormément à faire, en matière d’affaires et d’investissements aussi, que l’état de droit et la stabilité institutionnelle retrouvée doivent pouvoir garantir. Les retombées à long terme sont bien supérieures à l’investissement financier dans l’organisation du sommet. C’est malheureusement trop souvent à cet aspect que s’arrêtent l’opinion publique et les médias. Madagascar a beaucoup à gagner de ces sommets et cela dépend des Malgaches eux-mêmes, de ce qu’ils feront de ces événements.

M.M. : Pour son retour au sein de la grande famille francophone, Madagascar a organisé en mars 2016 une semaine de la Francophonie pour célébrer la langue française. Il y a eu aussi l’inauguration (23 mars 2016) d’un nouveau bureau permanent de l’Organisation Internationale de le Francophonie (OIF) à Antananarivo pour la zone océan indien ; et la tenue de la 42ème Session de de l’Assemblée Parlementaire de la Francophonie (8-12 juillet). Autant de signes qui augurent bien que les préparatifs du Sommet sont en bonne voie malgré les rumeurs ?

VVA : Du côté de l’opinion publique et des médias, on sent grandir l’intérêt et la fierté d’accueillir les représentants d’un grand nombre de pays et je suis confiante que ce mouvement va s’accélérer au fur et à mesure que l’organisation se fera plus visible. Des rumeurs circulent, c’est vrai, mais cela est en grande partie dû au fait qu’il s’agit des plus importants événements internationaux jamais organisés par la Grande île. Comme vous le relevez, l’Assemblée Parlementaire de la Francophonie (APF) s’est parfaitement déroulée début juillet et nous sommes confiants que le sommet de l’OIF sera un succès autant au plan logistique que sur le fond parce que le sommet, c’est d’abord une réflexion sur l’avenir de notre espace francophone et sur l’avenir du monde.

M.M. : Le XVIe Sommet se tiendra donc à Antananarivo les 26 et 27 novembre 2016 autour du thème : « croissance partagée et développement responsable : les conditions de la stabilité du monde et de l’espace francophone ». Une occasion pour la Francophonie de démontrer qu’en dehors du cliché d’être un espace qui s’occupe essentiellement des problématiques linguistiques, culturelles et politiques, elle est aussi un espace économique important. La volonté de mettre en œuvre la « stratégie économique pour la Francophonie » adoptée au Sommet de Dakar en novembre 2014 semble désormais prioriser ce volet. Qu’en pensez-vous ?

VVA : La liste des pays-membres de l’OIF montre à l’évidence que l’organisation va bien au-delà des seules considérations culturelles et linguistiques, dénominateur commun minimum. Les dimensions diplomatiques et économiques sont devenues au fil des ans de plus en plus importantes. L’OIF est un porte-voix qui démultiplie l’influence de chacun sur la scène internationale. L’union fait la force, n’est-ce pas ? Et c’est aussi comme vous le soulignez un espace économique significatif qu’il convient encore de renforcer. Les échanges tant formels qu’informels sur le thème retenu pour cette XVIème édition participeront certainement de cette volonté de l’organisation de dynamiser le potentiel économique du groupe et d’apporter sa contribution à la réflexion sur les nouveaux paradigmes de la croissance où les enjeux environnementaux sont désormais essentiels, pour l’espace francophone, et au-delà.

M.M. : Dans un contexte national et international tendu, la problématique posée par la montée de l’insécurité et le terrorisme est préoccupant. Comment la France compte-t-elle aider Madagascar pour y faire face (formation, encadrement, aides en matériel …) ?

VVA : La sécurité est évidemment devenue une donnée prioritaire. Madagascar a été touché par le terrorisme le 26 juin dernier, jour de sa Fête nationale. La France a été touchée à plusieurs reprises comme vous le savez. Les autorités malgaches sont pleinement conscientes de la nécessité de mettre la sécurité au centre de leurs préoccupations. Elles ont sollicité les pays membres de l’OIF, dont la France, pour leur aide dans ce domaine, et la France apportera sa contribution. Plusieurs missions se sont très récemment rendues à Madagascar durant la 42e session de l’APF pour, justement, tester, en grandeur nature, certains aspects du dispositif sécuritaire. D’ici octobre, il y aura encore d’autres coopérations ; je pense notamment en août à une formation à destination des forces armées sur la sécurisation des points sensibles, les check-points, les escortes etc.

M.M. : Tout le monde s’accorde à souligner l’importance de la jeunesse, notamment dans l’espace francophone. Quel bilan tirez-vous des Jeux des jeunes de l’Océan indien qui ont réuni en août des centaines de sportifs de Djibouti, des Comores, de Mayotte, de la Réunion, des Seychelles, de Maurice et de Madagascar ?

VVA : Le bilan est sans aucun doute positif. Les jeunes ont participé avec beaucoup d’enthousiasme à ces confrontations sportives qui se sont déroulées dans un excellent esprit. J’ai été personnellement très impressionnée par la cérémonie d’ouverture le samedi 30 juillet, en présence du Président malgache. Elle a parfaitement souligné ce que devait être la marque de fabrique de ces jeux : la jeunesse, la fraternité, la sportivité. Je tiens à souligner l’excellente organisation des jeux par la partie malgache, qui a tout fait en amont des jeux et pendant le déroulement des épreuves pour que tout se passe dans les meilleures conditions possibles, ce qui fût le cas. Pour ce qui concerne la France, je peux vous dire que les délégations mahoraise et réunionnaise ont apprécié la chaleur de l’accueil et la parfaite organisation logistique des jeux, mais aussi de l’hébergement etc.

M.M. : Pour terminer, vous avez appelé à ce que les prochaines élections soient transparentes, inclusives, à savoir légitimes, libres et ouvertes, organisées dans un climat politique apaisé où la liberté de la presse et d’expression est garantie. Étapes cruciales pour l’avenir du pays mais dont la concrétisation a besoin du soutien et de tout le poids de la communauté internationale, pour ne pas rester un vœu pieux. Que pouvez-vous en dire comme message d’espoir au peuple malgache ?

VVA : Après un an passé à Madagascar, je mesure la chance qui m’est donnée d’y représenter mon pays. Notre histoire commune ne doit pas être perçue comme un handicap mais comme une chance. La coopération entre la France et Madagascar est très variée, dans les domaines de l’éducation, de la justice, de la santé, de la recherche etc. La France, compte tenu de son engagement ancien, a un intérêt évident à la réussite de Madagascar. La crédibilité des prochaines élections (présidentielles en décembre 2018, et les législatives qui suivront) sera décisive pour conforter la stabilité du pays et ses chances de redressement. Soit elles ancreront le pays dans la démocratie soit elles déboucheront sur une nouvelle crise. Il faut donc que les autorités malgaches mettent tout en œuvre dès à présent pour le bon déroulement de ces scrutins. La France avec les autres partenaires du pays est naturellement prête à les aider dans ce sens.

Propos recueilles par Eric Andriamanantsara

Dernière modification : 01/12/2016

Haut de page