Interview de l’Ambassadeur avec le mensuel économique Memento

Dans le pays depuis huit mois, Véronique Vouland-Aneini nous donne ses impressions sur le développement économique et la coopération régionale. Son expérience internationale au sein du Ministère des Affaires Étrangères et du Développement International (lire l’encadré), lui permet de donner à nos lecteurs une analyse sans tabous. Si elle souligne la « complexité » de la Grande Ile, elle reste optimiste sur le devenir des bonnes relations bilatérales entre les deux pays amis.

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Le Memento : Madame l’ambassadeur, quelles sont vos impressions personnelles sur Madagascar après ces quelques mois ?

V.V.A. : Mes premières impressions sont l’ambiguïté de nos relations faites à la fois d’une grande proximité et d’une grande méfiance. Le passé tient encore trop de place dans l’esprit des Malgaches, or aujourd’hui nous avons tous intérêt à privilégier l’avenir. Il faut s’engager dans une relation renouvelée, respectueuse de la souveraineté et de l’identité de chacun de nos deux pays…

Le Memento : Cette ambiguïté dont vous parlez, elle est malheureusement entretenue par certaines élites. Il y a encore aujourd’hui des professeurs d’université qui racontent à leurs étudiants que c’est la colonisation qui est la cause de la pauvreté, c’est en effet plus facile de trouver un bouc émissaire que de faire son mea culpa. Comment s’opposer à ce genre de propos sans ingérence ?

V.V.A. : Nos relations sont compliquées et la France a, il est vrai, ici, une position différente de celle des autres pays, une plus grande implication et une plus grande visibilité. Nous sommes le premier bailleur bilatéral et nous accompagnons depuis longtemps l’évolution du pays mais les Malgaches ont leur avenir en main. C’est à eux de construire une société qui leur corresponde. Ils doivent avoir confiance dans leur capacité à le faire.

Le Memento : Le problème, c’est que les aides des bailleurs de fonds sont soumises à des règles de bonne gouvernance qui ont du mal à être mises en œuvre ici. Du coup les fonds ont du mal à être débloqués, et l’impulsion du développement sans cesse reportée, comment sortir de ce cercle vicieux ?

V.V.A. : Les bailleurs sont en effet hésitants, mais ils entendent aussi le discours volontariste des autorités sur la lutte contre la corruption et l’instauration d’un meilleur climat des affaires. Une des priorités de notre coopération est par exemple l’aide au ministère de la Justice. En effet à partir du moment où la Justice est équitable, la démocratie peut s’affirmer et la société civile peut y assurer tout son rôle de contrepouvoir. Les investisseurs sont alors rassurés et peuvent prendre le relais d’une vraie croissance saine et pérenne.

Le Memento : Mais l’injustice touche un peu tout le monde ici et les réseaux sont étroitement liés, en outre l’injustice se négocie. On l’a vu encore récemment avec le pseudo procès des meurtriers des deux Français et du Malgache en octobre 2013 à Nosy Be. Seuls les plus pauvres ont été condamnés à de lourdes peines. Les principaux responsables, un ex-sénateur et la femme qui s’est improvisée juge populaire ont été acquittés...

V.V.A. : La montée de la justice populaire est le signe de la faiblesse de la justice des tribunaux. C’est très inquiétant pour tout le monde, Malgaches et étrangers. Nous assurons la protection consulaire des Français victimes d’agression, mais dans l’exercice de cette protection, nous travaillons au côté des autorités malgaches qui sont les seules compétentes dans ce pays. Nous travaillons avec le Ministère concerné en mettant à disposition un expert qui aide les magistrats à s’équiper des meilleurs outils juridiques. Il y a chez les magistrats des gens de bonne volonté et tous les espoirs reposent sur eux. C’est avec ce nouveau rapport de confiance que les enquêtes pourront être menées à leur terme.
« La France est le premier voisin de Madagascar »

Le Memento : Comment le Sommet de la Francophonie prévu à Madagascar en novembre prochain pourrait stimuler ces nouvelles bonnes relations sur lesquelles vous comptez pour une meilleure gouvernance ?

V.VA. : Vous faites bien de citer cet événement car il nourrit beaucoup d’espoirs. La Francophonie c’est en effet plus de 274 millions de femmes et d’hommes répartis sur les cinq continents qui partagent une langue commune, le français, une langue enrichie chaque jour des apports de tous ces locuteurs en leur offrant une ouverture sur le monde. A ce propos je me réjouis d’observer le renouveau du français à Madagascar avec la hausse importante du nombre d’inscription dans les 29 Alliances Françaises réparties sur tout le territoire. Ces Alliances, avec l’Institut Français, offrent le service d’une médiathèque numérique accessible gratuitement. Comme vous le soulignez la francophonie c’est également un dispositif institutionnel voué à promouvoir les relations de coopération entre les 80 États et gouvernements membres ou observateurs de l’OIF. A ce propos dans un passé récent, des représentants de l’OIF ont pleinement joué leur rôle pour aider les autorités de la CENIT à garantir des élections de sortie de crise et je ne doute pas que la tenue prochaine de l’assemblée parlementaire francophone contribuera à renforcer ces liens autour d’une bonne gouvernance démocratique. Le sommet va certainement dynamiser ce mouvement et déboucher sur le développement de la francophonie économique comme le souhaite Michaelle Jean, la Secrétaire Générale de la Francophonie.

Le Memento : La coopération régionale reste à construire dans la région proche. La C.O.I explique que Madagascar doit devenir le grenier de l’océan Indien sans pour autant donner des solutions…

V.V.A. : Les liens humains sont très étroits avec plus de 200 000 personnes d’origine Malgache en France et plus de 20 000 Français ici. Rappelons que la France est le premier voisin de Madagascar avec les Régions et Départements français de Mayotte et de La Réunion qui développent des projets concrets de coopération avec la Grande Ile. Il y a des opportunités à saisir pour les entreprises des deux pays et c’est dans ce sens que la Région et le Département de La Réunion ont des antennes ici, même remarque pour les chambres de commerce qui travaillent ensemble… Avec 1 000 entreprises françaises à Madagascar dont 8 cotées au CAC 40, les Malgaches ont tous les atouts en main pour trouver des voix de développement francophones et internationales.

La France ici c’est l’AFD, le CIRAD, l’IRD, France Volontaires, l’institut Pasteur et bien d’autres structures qui travaillent en synergie avec les autorités malgaches. Cela représente un fort investissement de la France dans la recherche de solutions pour le développement de Madagascar. Je compte beaucoup sur ces coopérations multiples et exemplaires pour promouvoir une nouvelle image de notre relation, faite de respect, de complémentarité et d’intérêt mutuel.

Propos recueillis par J.Rombi

Une expérience internationale

Mariée et mère de 2 enfants, Véronique Vouland-Aneini a cumulé des expériences professionnelles internationales au sein du ministère des Affaires étrangères et du Développement international.

Dès 1993 aux Nations Unies et organisations internationales, puis à Rome (Italie) et Amman (Jordanie) où elle fut respectivement deuxième puis première conseillère.
Retour en France de 2002 à 2005 où elle occupe le poste d’adjointe au sous-directeur du désarmement et de la non-prolifération nucléaires (Affaires stratégiques, de sécurité et du désarmement, Paris).

Deuxième conseillère à Tripoli, Libye de 2005 à 2008, puis Consule générale à Turin et Gênes, Italie de 2008 à 2012, avant d’être Directrice adjointe d’Afrique et de l’Océan Indien jusqu’en 2015 (Ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire à Madagascar).

Résumé chiffré de l’activité du réseau des Alliances Françaises pour l’année 2015 et évolution par rapport à 2014

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La lecture de ces chiffres met en évidence une meilleure fréquentation aux cours, notamment ceux de lecture (+11%)

Dernière modification : 28/07/2016

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