La France vient en aide à des pêcheurs malgaches à Juan-de-Nova

Juan-de-Nova, un nom qui sonne bien à l’oreille. Un nom galicien que l’on peut découvrir sans comprendre cette présence insolite au milieu du canal du Mozambique mais qui nous imprègne. Un nom sur une carte que l’imagination associerait volontiers avec un trésor, des pirates, des cocotiers et des cieux toujours bleus mélangés dans deux doigts de tafia et une rondelle de citron.

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Car c’est bien une île qui émerge par 17°03’ de latitude Sud et 42°43’ de longitude Est. Simple caye sableuse frangée de grès de plage livrés au déferlement des vagues, elle est si basse qu’elle ne fixe pas les nuages. Au large, rien ne trahit la présence de ses trois kilomètres de long sur un de large entourés d’un lagon et d’une magnifique plage de sable blanc, si ce n’est le tourbillon bruyant de ses oiseaux.

Sous l’ardeur du soleil de ce 5 octobre, le canot battant des rames n’avance pas vite. Pourtant, les dix pêcheurs à son bord se cramponnent au bois, leurs faces congestionnées, les muscles tétanisés. Les tractions sur les rames écrasent les vertèbres. L’humidité glace jusqu’à la moelle épinière, le sel mord les doigts et la douleur tord les bras. Car voici deux jours qu’ils dérivent les estomacs vides et ils doivent maintenant vaincre le duel contre le courant en plongeant et replongeant le bois des rames qui grincent dans une cadence effrénée pour s’approcher de l’île que désignent au loin ses
oiseaux.

Puisant un reste d’énergie au plus profond d’eux-mêmes, la distance lentement s’amenuise, puis, dans un dernier effort, suprême effort, le canot s’échoue sur le sable de Juan-de-Nova. Affamé, éreinté et effondré, chacun lâche sa rame. Sauvé. Il est 17 heures.
Le canot n’a pas fière allure mais mieux vaut flotter sans grâce que couler en beauté*. Comment décrire les erreurs, les maladresses et les cafouillages de nos pêcheurs malgaches sans poisser leur amour-propre et relater les gestes salvateurs du détachement français permanent de Juan-de-Nova sans offenser sa modestie.

Disons simplement que les risques encourus par des pêcheurs sont pris en toute connaissance de cause et par nécessité professionnelle. Leur panne d’essence était-elle alors la conséquence de ces petits oublis qui font les grands ennuis ? En navigation, les marins savent tous que trois vérifications valent mieux qu’une certitude et qu’on n’a jamais trop de gazole dans un bateau - sauf en cas d’incendie ! Toujours est-il que le réservoir de nos pêcheurs avait atteint le niveau de la basse mer en baie du Mont-Saint-Michel un jour de syzygie équinoxiale de périgée.

En mer, au début les ennuis s’additionnent ensuite ils se multiplient** et on se retrouve finalement à la dérive sans carburant, sans provisions, sans GPS, sans eau et sans radio dans l’immensité océanique. En décidant d’une route à suivre, le vent et la mer ont chacun une voix. Sans moteur, nos pêcheurs n’avaient plus leur mot à dire. Alors ayant épuisé les possibles, il leur restait l’impossible pour se tirer du sort ou alors un Dieu à prier. Pour savoir prier, il faut avoir été marin*** et c’est sans doute grâce à la présence de vieux pêcheurs faits de sacs et de cordes au sein de l’équipage que Juan-de-Nova se présenta sur leur dérive.

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Ce 5 octobre, le détachement de Juan-de-Nova porte assistance et secours aux pêcheurs. L’infirmier fait un bilan de santé de chacun et leur donne des couvertures de survie pour qu’ils se réchauffent.
L’équipage réchauffé, rassasié et revigoré veut rapidement reprendre la mer sans même prendre le temps de se laver. D’ailleurs pourquoi se laver ? Les marins savent bien qu’être propre en mer est un état imaginaire sans durée entre sale et sale. Les pêcheurs n’ont surtout pas de temps à perdre car depuis deux jours le produit de leur pêche (une bonne vingtaine de poissons) traînent au fond du canot et tout le monde sait que le poisson comme les invités sont bons à mettre à la porte après trois jours ! Les Malgaches quittent donc l’île à la nuit tombante malgré l’hospitalité des militaires français. C’est ainsi, tous les peuples marins ont du caprice, sinon de la folie dans l’âme. Mais là, nos pêcheurs reconnaissants repartent avec à leur bord de l’eau, de l’essence, des piles pour leur GPS et de la nourriture ensachée : des gâteaux, des desserts lactés et des chips en quantité qui rejoignent les poissons à fond de cale.

Une nouvelle ligne à un dicton marin bien connu peut donc s’ajouter :
Qui voit Ouessant voit son sang
Qui voit Molène voit sa peine
Qui voit Sein voit sa fin
Qui voit Groix voit sa croix
Qui voit Juan-de-Nova voit fish & chips à son repas !

Colonel Nicolas GRAFF


attaché de défense


* B. Moittessier
** J.F. Deniau
*** B. Larsson

Dernière modification : 16/10/2013

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