Remise de la légion d’honneur à Mme Madeleine RAMAHOLIMIHASO et à Mme Maria RAHARINARIVONIRINA (19.10.2010)

Allocution de M. Jean-Marc Châtaigner, Ambassadeur de la République française auprès de la République malgache à l’occasion de la remise de décoration de Mme Madeleine RAMAHOLIMIHASO et de Mme Maria RAHARINARIVONIRINA


Tananarive, le 19/10/201

Mesdemoiselles, Mesdames et Messieurs,
Tompokolahy, tompokovavy,
Tonga soa eto amny Résidence de France.

C’est pour moi un grand honneur que de pouvoir décorer ce soir deux très grandes personnalités de la société civile malgache, deux femmes de tête et de cœur, deux citoyennes de Madagascar et du monde, au caractère bien trempé et à l’engagement civique inattaquable. Je veux bien entendu rendre hommage à Madeleine RAMAHOLIMIHASO et à Maria RAHARINARIVONIRINA. Miala tsiny raha diso ny filazako azy.

Avant de vous retracer les carrières et les engagements personnels de Madeleine RAMAHOLIMIHASO et de Maria RAHARINAVONIRINA, avant de vous rappeler leurs exceptionnelles qualités humaines et professionnelles, je désirerai vous faire part de quelques remarques préliminaires.

Je voudrai tout d’abord dire que cette remise de décoration a un sens particulier, car Madeleine RAMAHOLIMIHASO et Maria RAHARINAVONIRINA font toutes deux partie d’une promotion singulière, celle du 14 Juillet 2010, sur un contingent personnellement proposé par le Président de la République Française, Nicolas SARKOZY, pour honorer et fêter le 50ième Anniversaire des Indépendances Africaines et Malgache.

Je souhaiterai ensuite vous indiquer que la remise de décorations de ce soir est faite en l’honneur de Madeleine RAMAHOLIMIHASO et Maria RAHARINAVONIRINA pour les actions inlassables que vous avez toutes deux conduites et menées en faveur de l’Etat de Droit, des valeurs démocratiques et du développement de leur pays. Je sais que cet engagement n’a pas toujours été facile, que vous avez toutes deux parfois subi des menaces ou des tentatives d’intimidation. On peut ne pas toujours être d’accord avec les idées que vous défendez l’une ou l’autre, je sais que parfois même vos amis se disputent avec vous ou contestent certains de vos choix, mais l’essentiel est bien votre refus commun d’abdiquer vos valeurs ou votre intégrité au nom de principes ou d’une raison d’Etat prétendument supérieure. J’entends beaucoup de discours, ici et là, qui remettent en cause ou plus pernicieusement cherchent à relativiser le caractère universel de la démocratie et des droits de l’homme. Pourtant, il s’agit bien de valeurs communes qui appartiennent à l’humanité toute entière et qui sont énoncées dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948. Nul ne peut se les approprier. Nul ne peut contester le droit à d’autres d’en disposer. L’action que vous avez conduite toutes deux, chacune dans votre domaine, pour la liberté, pour la dignité, pour le droit de tous et toutes de vivre sans peur et hors du besoin ne peut qu’être saluée. Elle vous honore. Elle honore le pays dont vous êtes les citoyennes.

Je désirerais enfin préciser, à l’attention de ceux et celles qui auraient pu avoir un doute, que cette décoration, aucune des deux n’est venue la demander ou la réclamer à l’Ambassade de France. Aucune des deux n’a fait intervenir auprès de cette Ambassade tel ou tel ami pour obtenir cette décoration. L’hommage que nous vous rendons ce soir n’a pas d’autre sens que celui de reconnaître l’exemplarité de vos parcours respectifs, de faire en sorte que des engagements tels que les vôtres soient salués à leur juste valeur. Ils peuvent, ils doivent servir de modèles à d’autres, en particulier aux jeunesses de nos pays qui sont souvent en perte de repères ou de références.

Chère Madeleine,

Permettez-moi de faire un bref retour, qui sera inévitablement succinct au regard de votre curriculum vitae impressionnant, tellement il est difficile de résumer votre carrière professionnelle, votre engagement militant courageux et votre parcours exemplaire. Vous avez su nouer une relation amicale et chaleureuse avec tous vos partenaires français, qu’ils soient vos homologues professionnels ou vos amis de la société civile ou religieuse, ou qu’ils soient même diplomates à l’Ambassade de France à Tananarive. Vous les avez tous connus, ou presque, stimulés et poussés à accompagner l’émergence d’un mouvement citoyen, attaché à la démocratie, en des temps où cela n’était pas nécessairement facile. Votre brillant parcours est marqué par la fidélité à vos engagements, votre chaleur et votre dynamisme inébranlable.

J’aborderai tout d’abord votre carrière professionnelle qui a été exceptionnellement bien remplie et placée sous le sceau d’un professionnalisme reconnu par tous. Je sais notamment que vous avez été très fière d’avoir été élève au Lycée Jules Ferry de Tananarive, et plus encore d’avoir été major à l’Ecole de Haut Enseignement Commercial pour les Jeunes Filles (HECJF) de la Chambre de Commerce et d’Industrie de Paris. Vous y avez noué des liens d’amitié solides, qui motivent des visites et des retrouvailles régulières, dont la dernière en mars cette année pour le cinquantenaire de votre promotion (1960). Devenue expert-comptable membre de l’Ordre malgache, vous avez créé en 1963 le Cabinet Ramaholimaso (CABRAM) qui, grâce à votre compétence et votre énergie, est devenu le plus grand Cabinet de la place, repris lors de votre départ par Price WaterHouse Coopers. Elue Présidente de l’Ordre des Experts-comptables de Madagascar en 1979, vous avez poursuivi une coopération étroite avec l’Ordre français, participant à tous ses Congrès annuels. Vous m’avez utilement rappelé que de ces échanges fructueux noués avec l’Ordre français des experts-comptables, ainsi qu’avec le Conseil français de la Comptabilité, a résulté l’adoption à Madagascar des normes comptables internationales et des standards internationaux d’audit. Cela peut paraître austère et incompréhensible aux yeux des profanes que beaucoup d’entre-nous sommes en matière de comptabilité. C’est pourtant un élément clé de la fiabilité des comptes et, partant, de l’internationalisation de l’économie d’un pays. Enfin, je ne peux que rappeler que vous êtes l’une des fondatrices en 1981 et l’une des Présidents d’Honneur de la Fédération internationale des Experts comptables Francophones (FIDEF).

A côté de cette vie professionnelle particulièrement riche et dense, je ne peux pas manquer de faire état de votre engagement dans l’Eglise catholique romaine de 1965 à 2007 dont vous avez été la Présidente de l’Action Catholique des Milieux indépendants malgaches, la Coordinatrice de la Commission Episcopale pour l’Apostolat des Laïcs, la Présidente de la Commission Développement de Caritas Madagascar, la Secrétaire générale de la Commission Episcopale de la Pastorale Sociale et Caritative. De 1977 à 2008, vous avez été membre du Conseil Pontifical pour les Laïcs, membre du Groupe Mixte de travail entre l’Eglise Catholique Romaine et le Conseil Œcuménique des Eglises, et vous avez exercé trois mandats de Membre du Conseil des Auditeurs Internationaux auprès du Saint Siège.

Vous êtes cependant encore plus connue du grand public pour votre engagement citoyen militant au service de la démocratie et des valeurs démocratiques. Vous avez créé le Comité national d’Observation des Elections (KMF-CNOE), qui a joué un rôle important dans l’observation et l’analyse critique des élections, depuis la fin des années 90. Vous en avez été la Secrétaire générale de 1989 à 2002. Vous en êtes désormais la Présidente d’Honneur. Vos commentaires publics courageux, en défense des droits des citoyens et de la démocratie, au titre du KMF-CNOE, puis dans la présentation des publications lucides, et souvent dérangeantes pour le pouvoir et les bailleurs de fonds, du SEFAFI, vous ont valu de solides inimitiés qui sont aussi la preuve de votre indépendance et de votre courage. Si je sais que certains ont parfois pu vous reprocher, y compris dans la période récente, vos entêtements ou votre caractère pas toujours facile, ce qu’on ne peut manquer de relever, c’est la capacité que vous avez eu à chaque fois de vous retirer et de passer la main lorsqu’il le fallait. En vraie militante de la démocratie, vous ne vous êtes jamais accrochée à vos fonctions ou à des titres pompeux.

Votre « action exemplaire au service de la paix et de la démocratie » avait été saluée par notre ancien Ministre français de la Justice Robert Badinter, dont je voudrais rappeler brièvement le rôle éminent dans l’abolition de la peine de mort en France. C’est les termes mêmes, toujours d’actualité, qu’il avait employé lorsqu’il vous avait invitée, avec le Père Pedro et deux autres militants à participer à la commémoration du cinquantenaire de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme à Paris en 1998. Vous avez su aussi mettre cette expertise au service de l’Organisation internationale de la Francophonie en matière d’observation d’élections et de pratique de la démocratie, notamment à Dakar.

Je n’aurais pas fait justice à l’ensemble de vos activités si je n’évoquais pas le volet micro-finance. Vous êtes la Présidente de l’Association pour la Promotion de l’Entreprise à Madagascar (APEM), fondée en 1987 par des membres du GEM. L’on retrouve là plusieurs de vos partenaires :
- le CCFD, qui à travers la SIDI (Société d’Investissement pour le Développement international), a œuvré avec l’APEM à la création de la SIPEM (Sté d’Investissement et de Promotion des Entreprises à Madagascar), institution de micro-finance qui vise à devenir une banque territoriale ;
- le CIDR, qui mène avec l’APEM des actions de promotion dans le sud-ouest de Madagascar ;
- le Service de Coopération et d’Action culturelle de cette Ambassade, qui a appuyé le Programme d’Appui aux Initiatives de Quartiers (PAIQ), soit des activités de micro-finance menées par l’APEM au bénéfice des plus démunis dans la région Analamanga ; vous m’avez dit et je vous en félicite que ce projet est en cours d’institutionnalisation.

Les besoins de micro-financement pour le secteur productif sont tels, ils ont d’ailleurs été soulignés lors de la Conférence nationale, que je ne peux que saluer cette initiative démultipliée désormais, grâce à votre entregent et à votre opiniâtreté. Je saisis l’occasion pour dire toute l‘importance que la France attache à ce levier de développement, au plus près des gens qui en ont un besoin vital.

Chère Maître Maria,

Je me réjouis de vous remettre les insignes de Chevalier de la Légion d’Honneur. Vous aussi, vous incarnez avec brio la société civile malgache, dans son dynamisme et sa détermination à faire avancer une série de causes en parallèle, combinant compétences professionnelles et engagement personnel exigeant, au service d’un combat social et citoyen.

Vous êtes Maître Maria, depuis 1983, avocate à la Cour, spécialisée en Droit des Affaires et Juriste, expert en Droits de l’Homme. Vous êtes également Membre associée du Cabinet RAHARINARIVONIRINA, cabinet d’Avocats formé d’intervenants pluridisciplinaires, Avocats et Conseillers d’Entreprises ayant de solides formations et expérience juridiques. Je sais qu’à ce titre vous avez parfois pris en charge des dossiers politiquement sensibles qui ne vous ont pas valu, notamment après 2002, que des amis dans les allées du pouvoir…

De 1991 à 2006, vous avez été Consultante pour les bailleurs internationaux, notamment le système des Nations Unies (PNUD) sur les Droits de l’Homme. Je voudrais saluer vos travaux de recherche et vos publications, qui constituent des synthèses opérationnelles et des instruments de référence pour Madagascar, élaborés en coopération avec diverses organisations des Nations-Unis, notamment sur les Droits des Femmes : Guide juridique de la Femme malgache, avec l’UNICEF et l’Association des Femmes juristes pour la Primauté du droit (95) ; rédaction sous mandat UNICEF de certains volets du Rapport national du Programme d’Action de la Conférence de Pékin (99) ; rapport sur la violence à l’égard des Femmes (avec la Fondation Friedrich Ebert, 2000), mais également dans le cadre de vos travaux en tant que consultante du PNUD sur les Droits de l’Homme, certains centrés sur l’approche Genre et la CEDAW. Je n’oublie évidemment pas vos travaux sur les Droits des Enfants (cf. votre premier opus : Plan quadriennal d’Action pour l’Enfance pour l’UNICEF, 91). Et pour mesurer l’extrême sensibilité de ce sujet, je tiens à singulariser la réflexion que vous avez impulsée sur la lutte contre les discriminations, en coopération avec ONUSIDA, qui a permis la conception de la loi sur l’interdiction de la stigmatisation et de la discrimination des malades atteints du VIH/SIDA.

Alors que vous auriez pu poursuivre une brillante carrière en restant dans votre domaine d’excellence, vous vous êtes mise au service d’autrui en vous impliquant dans de multiples actions caritatives et humanitaires.

L’enfance tout d’abord, puisque vous œuvrez avec énergie et détermination pour l’ONG « SOS Villages d’Enfants de Madagascar », dont vous êtes la Présidente depuis 1991. Vous avez su donner un vrai souffle à cette ONG devenue une référence à Madagascar, s’occupant de plusieurs centaines d’enfants, leur donnant ou redonnant un sens à leur vie. Les structures d’accueil d’enfants orphelins ou abandonnés, que vous avez réussi à implanter dans 5 provinces de Madagascar, sont des havres de paix et de reconstitution psychologique, de formation scolaire et de réinsertion sociale.

Les femmes, ensuite, en étant membre de l’association « Femme et Développement » ou en ayant des responsabilités dans l’association des femmes juristes. Votre compétence vous a valu d’être consultante du PNUD pour les Droits de l’Homme, sur les questions de genre et de lutte contre la violence faite aux femmes. Vous avez notamment rédigé le Rapport National sur le Développement Humain relatif au cadre juridique genre à Madagascar (RNDH). Vous vous êtes également impliquée activement sur le thème de la lutte contre le SIDA, et vous présidez l’association « SISAL » qui emploie 25 personnes depuis 2001. Je connais la difficulté de mobiliser les bonnes volontés sur ce thème, stigmatisant et parfois tabou. Cette association fait un travail énorme en termes de prise en charge psychologique et d’intégration sociale des personnes victimes du SIDA, tant à Tananarive qu’à Tuléar.

Votre engagement en faveur des Droits de l’Homme est exemplaire. Outre des stages à l’étranger (aux Nations Unies en 1993 par exemple), votre implication forte à Madagascar vous a conduite à devenir Présidente de l’association « ACAT MADAGASCAR » militant pour l’abolition de la torture, notamment en milieu carcéral dans votre pays où les conditions de détention, nous le savons, sont souvent difficiles. Le travail de plaidoyer que vous faites à la direction de l’ « ACAT » (Association des Chrétiens contre la Torture) est central. Il reste beaucoup à faire partout, ici comme ailleurs, y compris en France, pour protéger les Droits de l’Homme ; pour lutter contre la banalisation de la violence, voire du recours à la torture, comme de la résignation devant des conditions carcérales dégradantes, il faut pouvoir replacer la dignité et le respect de l’Homme, de l’autre au cœur de nos préoccupations quotidiennes.

Institution non-gouvernementale, plutôt qu’ONG, je n’oublie pas la mission que vous avez acceptée au sein de la Commission électorale nationale indépendante. Cette dernière, la CENI, a un grand rôle à jouer dans la promotion des droits des citoyens, leur droit à être représenté dans leur diversité, à voir leur voix entendue et respectée, sans distorsion illégitime. Le défi est grand, c’est la base de la démocratie, de la gouvernance démocratique et d’avancées réelles sur la voie du développement économique et social au bénéfice de tous, et du plein respect des Droits de l’Homme et des Libertés fondamentales de chacun.

Maître Maria, une question me vient à l’esprit, comment arrivez-vous à conjuguer toutes ces activités ? Il semble en effet que vous le fassiez avec beaucoup de calme et de détermination, sans jamais vous laissez affoler, ni intimider. Saltimbanque, vous jonglez avec vos téléphones portables qui sonnent sans répit du fond de votre sac, vos mails, vos réalités familiales et professionnelles. Vous faîtes toujours face avec beaucoup d’aplomb, d’aisance et de bonheur à toutes les sollicitations. Vous gérez les choses paisiblement sans jamais vous laisser mener en bateau et comme me l’a confié un de vos amis, « on ne vous fait pas prendre des vessies pour des lanternes… ».

Comment faîtes-vous ? Ou c’est un secret, et vous n’êtes pas obligé de nous l’avouer aujourd’hui, ou c’est de la magie, et vous me pardonnerez cette déclaration d’affection, mais ce qui est sûr, Maître Maria, c’est que trois mots vous résument : Sagesse, Force et Beauté.
-  beaucoup de Sagesse dans les tourments de la vivacité du temps et des éléments,
-  beaucoup de Force pour porter et partager les valeurs humaines que vous défendez, sans vous poser la question de savoir si vous gênez, si vous dérangez. Vous avez une vision d’un monde Malgache et d’un monde universel qui vous amène à vous battre, à combattre pour une justice sociale et une paix qui permettent de développer les consciences,
-  beaucoup de Beauté extérieure et surtout intérieure, à travers les sentiments altruistes et positifs qui vous animent.

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Dernière modification : 31/10/2012

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