Interview de l’Ambassadeur avec Taratra et Les Nouvelles

Retrouvez l’intégralité de l’interview de l’Ambassadeur de France à Madagascar, Mme Véronique Vouland-Aneini, aux quotidiens Taratra et Les Nouvelles.

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Le régime vient de se doter d’un nouveau gouvernement, le troisième en deux ans. Quel regard portez-vous sur cette nouvelle équipe ?

Madagascar s’est doté d’un nouveau gouvernement. Nous travaillerons avec ce gouvernement comme nous avons travaillé avec ses prédécesseurs, parce que notre souhait est que ce pays réussisse et que la situation économique s’améliore et que le pays retrouve les bases d’une croissance saine et partagée par l’ensemble de la population. Nous avons eu dans le passé de très bonnes relations de travail avec le nouveau Premier ministre. Il n’y a pas de raison que cela change. Comme l’a dit M. Mahafaly lui-même il y a quelques jours, il est trop tôt pour juger l’action et surtout les résultats de cette nouvelle équipe. Une chose est sure la tâche sera ardue parce que les besoins et les attentes sont très grands. Je souhaite qu’il sache impulser à l’équipe gouvernementale l’élan nécessaire.

La France, à l’instar d’autres partenaires du pays, a toutefois des exigences notamment en matière de bonne gouvernance et ses dérivés. Aujourd’hui, avez-vous détecté la volonté d’agir en ce sens chez les autorités malgaches ?

La France est bien sûr très attentive à la bonne gouvernance. Vous savez, la bonne gouvernance n’est pas une fin en soi, c’est un outil nécessaire pour le redressement du pays. La bonne gouvernance, ce n’est pas une obsession détachée de la réalité. Sans bonne gouvernance, sans transparence, sans redevabilité des gouvernants vis-à-vis des gouvernés, il ne peut pas y avoir de développement solide et durable, de développement qui suscite l’adhésion de la population et qui profite à tous. C’est la raison pour laquelle nous mettons beaucoup l’accent sur la bonne gouvernance, c’est-à-dire sur une justice efficace, claire et égale pour tous, sur des procédures d’accès aux marchés publics claires et égale pour tous, bref sur des règles du jeu qui soient stables et respectées. Madagascar s’est doté d’un arsenal législatif et réglementaire qui met le pays en mesure d’accéder à cette bonne gouvernance. Ses institutions sont désormais en ordre de marche. Encore faut-il appliquer les textes, les respecter, les faire respecter et bien sûr punir les contrevenants

Certains analystes notent par ailleurs que pour le régime, la stratégie est souvent le début et la fin d’un raisonnement, que la concrétisation des défis tarde à venir. Qu’en pensez-vous ?

En l’occurrence, reconnaissez qu’il est un peu tôt pour tirer des conclusions sur l’action du gouvernement de M. Mahafaly. Comme je viens de le souligner, je pense qu’il est très important d’appliquer les règles et si ces règles sont appliquées par tous, vous verrez qu’une formidable énergie sera libérée, partout dans le pays. Il faut avoir confiance dans la capacité de Madagascar à entreprendre, à inventer des solutions aux défis auxquels le pays est confronté.

Votre pays fait également partie des partenaires actifs de la Justice malgache, notamment en matière de coopération dans la lutte anticorruption. Jusqu’ici, les résultats sont-ils à la hauteur de vos attentes ?

La lutte contre la corruption n’est pas une mode. La corruption est un frein au développement.

Tous les pays ont des efforts à faire et une vigilance à exercer. En France nous avons créé une autorité spécialisée à compétence nationale, le Parquet national financier.

La corruption mine la société et est responsable de l’absence d’accès à l’éducation, à l’enseignement supérieur, à la santé, aux infrastructures routières, aux investissements nationaux et internationaux. La corruption est également la cause de la perte de confiance entre les citoyens et l’État.

Madagascar est un État de Droit ; les députés malgaches votent des lois qui sont conformes aux standards internationaux. Des dispositifs existent et doivent être utilisés. Il faut saluer par exemple la création du bureau commun des inspections, qui a bénéficié d’un appui de l’UE. L’Ambassade de France appuiera sur le terrain cette inspection. La dynamique devra être encore renforcée en nommant un directeur général et en assurant la formation des inspecteurs, formation pour laquelle la France est prête à mobiliser son expertise.

Les récentes déclarations du Garde des Sceaux, Ministre de la Justice, vont dans ce sens et j’espère que d’ici quelques mois nous pourrons constater des résultats concrets. Je tiens à préciser sur ce point que la France en tant qu’Etat membre plaide pour une action forte, visible et coordonnée de l’UE sur la question.

Il faut appliquer et faire appliquer les textes avec rigueur. Les contrevenants doivent être punis. Les trafics de bois précieux doivent déboucher sur des sanctions.
Il s’agit également de faire en sorte que l’action du BIANCO soit efficace et plus visible et que le bureau dispose des outils nécessaires et les utilise.

Enfin je souhaiterai insister sur un dernier point, celui du pilotage de la politique publique contre la corruption. Il n’est pas seulement nécessaire que le BIANCO et le ministère de la justice « se parlent et s’informent mutuellement » mais que le ministère de la justice s’empare des dossiers et définisse une véritable politique pénale. Nous sommes nombreux à soutenir les autorités en ce sens.

Vous avez, ces temps-ci, effectué plusieurs déplacements dans différentes localités du pays, à Taolagnaro avec l’Union européenne mais aussi à Antsiranana. Que vous inspirent les réalités de ces populations par rapport aux débats politiques dans la capitale ?

Voyager dans ce grand pays permet d’en saisir toute la diversité, la richesse, toutes les différences aussi et donc les difficultés d’appliquer sans discernement une même politique décidée par la capitale sans se soucier des particularismes régionaux, qu’ils soient culturels ou économiques.

Vous entendez parler d’inondations dans le nord alors que le sud est touché depuis 3 ans maintenant par une sécheresse sérieuse qui met en danger la vie de milliers de personnes, et en premier lieu les plus fragiles comme les jeunes enfants (problèmes de malnutrition, abandon de l’école etc.). Une évidence s’impose alors : la décentralisation peut être une des solutions. Le gouvernement malgache en est d’ailleurs bien conscient. Il est évident que la solidarité entre les régions d’une part, entre le centre et les régions d’autre part est aussi très importante. On a pourtant un peu l’impression que le « microcosme » de la capitale est parfois éloigné voire déconnecté des réalités de la province. Si la décentralisation est un mouvement qui se poursuit, la France est prête à l’appuyer, notamment à travers ses nombreux relais dans le pays ; les Alliances françaises, les établissements scolaires, les consuls honoraires, les coopérations décentralisées mais aussi avec des programmes d’aide aux villes de province.

Au niveau sécuritaire, votre prédécesseur a, semble-t-il, communiqué un dossier sur les affaires de kidnapping au plus haut sommet de l’Etat. Avez-vous obtenu des réponses satisfaisantes ?

Ce qui est sûr, c’est qu’un kidnapping, d’un ressortissant français ou d’un Malgache, est un drame pour les familles. C’est un crime particulièrement odieux quand il touche un enfant. Vous le comprendrez, je suis particulièrement mobilisée quand il s’agit de l’un de mes compatriotes.

Notre façon d’approcher ce problème, c’est de travailler en étroite collaboration avec les forces de l’ordre et la justice locales qui sont responsables au premier chef de la sécurité des malgaches comme des communautés étrangères.

Nous devons également bien sûr rester proches des familles touchées en leur apportant tout le soutien dont elles peuvent avoir besoin. Mais j’insiste sur ce point, en aucun cas il ne s’agit de se substituer à ceux dont c’est la mission ; nous sommes à Madagascar, qui dispose de forces de l’ordre et d’un système judiciaire avec lesquels nous restons en contact permanent. J’ai récemment lu dans la presse que le GIGN français était intervenu sur le sol malgache. Ceci est une pure affabulation de la part de gens ou très mal informés ou très mal intentionnés.

Je crois qu’une bonne information entre les autorités malgaches compétentes, les familles et l’ambassade est cruciale pour dénouer ce type d’affaires. Raison pour laquelle, nous travaillons aujourd’hui à établir un lien de confiance qui permettra aux uns et aux autres de prendre les bonnes décisions sur ce qu’il convient de faire en pareilles circonstances.

Ces derniers temps, il y a cette polémique qui enfle au sujet des « îles Eparses », ou plutôt les « îles malgaches », suite notamment à une déclaration que vous avez faite. Avec un peu de recul, comment percevez-vous ce sujet ?

C’est un fait historique que j’ai rappelé quand on m’a posé la question en octobre dernier. Ces îles font aujourd’hui partie des Terres australes et antarctiques françaises. Elles représentent une réserve de biodiversité extrêmement riche, qu’il faut préserver.

C’est un autre fait historique : les Iles Éparses font, depuis les années 1970, l’objet de contestations de souveraineté de la part de Madagascar pour ce qui est des îles du Canal du Mozambique.

Le Président Rajaonarimampianina et le Président Hollande ont convenu que des discussions allaient s’ouvrir sur ce dossier au niveau des hauts fonctionnaires. Nous travaillons donc dans cette direction. De très nombreux sujets pourront être abordés dans ce cadre qui permettra un examen apaisé et constructif des enjeux.

L’accueil du sommet de la Francophonie est l’un des rendez-vous cruciaux pour Madagascar cette année. Où se situe la contribution de la France dans les préparatifs de cette rencontre ?

Oui, vous avez raison d’insister sur ce sommet de la Francophonie qui sera précédé du grand rendez-vous des Parlements francophones en juillet et du sommet du COMESA en octobre.

Le Sommet est un évènement international organisé conjointement par l’Organisation de la Francophonie (OIF) et l’Etat malgache qui s’est porté candidat pour l’accueillir.
La France, au même titre que les 57 membres permanents et les membres associés ou observateurs de l’OIF, y prendra part. Elle contribue, à la demande des autorités malgaches, à son organisation comme elle l’a fait pour les précédents sommets à Kinshasa en 2012 ou à Dakar en 2014.

La situation de Madagascar milite en faveur d’un sommet simple et modeste, comme l’a dit à plusieurs reprises le Président de la République : « Madagascar fera le sommet avec ce qu’elle est et avec ce qu’elle a ». Dans cet esprit, nous sommes attentifs au bon encadrement des coûts. Nous prendrons en charge la totalité de la délégation française et nous invitons les autres participants à faire de même. Nous étudions également des demandes d’appui de l’Organisation du sommet en matière de Protocole, de formations, de sécurité et d’aide pour les convois.

En accueillant sur son sol ces importants rendez-vous internationaux, Madagascar va marquer son retour sur la scène internationale après de longues années d’isolement.

Une partie de l’opinion voit par ailleurs la perpétuation de la domination française dans la réception de ce rendez-vous. Qu’en pensez-vous ?

Mais de quelle domination parlez-vous ? La communauté française qui est d’environ 20 000 membres à Madagascar, dont la moitié de binationaux, n’est pas la première communauté étrangère de ce pays, loin s’en faut ! Vous voulez peut-être parler de la domination par la langue française ? La langue française est un outil de partage, ça n’est pas une arme de domination. C’est un moyen d’avoir un accès au monde dont le pays a besoin pour son développement et son rayonnement.

La Francophonie, je le répète, ce n’est pas la France, c’est un ensemble de pays qui compte parmi les plus importants au monde dont certains d’ailleurs ne sont pas linguistiquement francophones. C’est une diversité extraordinaire de niveaux de développement, de modes de vie et de culture, mais tous ces pays partagent ou aspirent à partager un certain nombre de valeurs communes et pensent qu’en étant ensemble, groupés, qu’en se connaissant mieux, qu’en se parlant, on est plus fort dans un monde sans cesse en mouvement, qui va de plus en plus vite et qui est de plus en plus interdépendant.

Nous avons besoin les uns des autres. Pour Madagascar, ce sommet représente une occasion unique d’accueillir le monde. L’alternative, c’est quoi ? C’est le repli sur soi, la frilosité, le statu quo qui n’en est un qu’en apparence parce qu’en réalité dans le monde d’aujourd’hui, si vous n’avancez pas, vous reculez, vous perdez pied.

A sept mois du sommet, l’élan populaire tarde cependant à se concrétiser. D’après vous qu’est-ce qui manque pour que l’engouement soit au rendez-vous ?

Je suis plutôt confiante sur ce point. Je suis convaincue que l’intérêt que représente ce sommet pour Madagascar rassemblera les Malgaches au bout du compte. C’est aussi le travail des médias de montrer que c’est là une occasion unique à saisir pour montrer que Madagascar est un pays superbe et un pays d’opportunités. Pourquoi croyez-vous que les capitales du monde se battent pour obtenir l’organisation des jeux olympiques ou de la CAN en Afrique ? Elles savent très bien que l’organisation de telles rencontres a des retombées à long terme bien supérieures au seul investissement financier. Madagascar a beaucoup à gagner d’un sommet. Cela dépend des Malgaches eux-mêmes, de ce qu’ils en feront.

Dernière modification : 17/06/2016

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